Crise de gouvernance au sommet de l’État : quand l’exécutif sénégalais se fragilise de l’intérieur
Contrairement aux apparences, le Sénégal ne traverse pas une crise politique au sens institutionnel du terme, mais une profonde crise de gouvernance. En cause : un dysfonctionnement interne majeur de l’exécutif, marqué par une perte d’autorité, une discipline affaiblie et une coordination gouvernementale défaillante, qui mettent en péril l’efficacité de l’action publique et la crédibilité de l’État.
Le malaise qui traverse actuellement le sommet de l’État sénégalais ne relève ni d’une instabilité institutionnelle classique ni d’un affrontement politique ouvert. Il s’agit plutôt d’une crise de gouvernance, née d’une faillite interne de l’exécutif, caractérisée par une rupture de la chaîne de commandement et une perte manifeste d’ascendant hiérarchique.
Au cœur de ce dysfonctionnement se trouve le rôle du Premier ministre, dont l’autorité sur l’action gouvernementale apparaît de plus en plus affaiblie. La coordination des ministres, pilier fondamental du fonctionnement de l’exécutif, semble reléguée au second plan, au profit de préoccupations personnelles liées à son avenir politique et judiciaire. Cette situation crée une confusion préjudiciable à la lisibilité de l’action de l’État et à la discipline gouvernementale.
Dans un tel contexte, la question de la responsabilité institutionnelle se pose avec acuité. Lorsque le chef du gouvernement se trouve dans une position susceptible de fragiliser l’indépendance ou la sérénité de certaines institutions, notamment judiciaires, la logique républicaine impose une clarification. Le maintien en fonction du Premier ministre, alors que son autorité est contestée et que l’exécutif donne des signes de paralysie, devient un facteur aggravant de la crise. Les conséquences de cette gouvernance défaillante sont visibles. L’absence répétée de conseils des ministres, organe central de délibération et de décision, témoigne d’un ralentissement préoccupant de la machine étatique. Les politiques publiques ne sont plus débattues ni validées dans les délais requis, les dossiers urgents s’accumulent et les réponses de l’État tardent face à des enjeux cruciaux.
La question de la migration irrégulière illustre cette déconnexion entre le gouvernement et les urgences nationales. Face aux drames humains récents impliquant de jeunes migrants, l’absence de réaction forte et structurée de l’exécutif est perçue par l’opinion comme un manque de sens des priorités et une indifférence aux détresses sociales. À cela s’ajoutent des actes répétés de défiance publique de certains directeurs généraux et parlementaires, restés sans sanction. Cette tolérance fragilise davantage l’autorité de l’État et nourrit le sentiment d’un affaiblissement généralisé des institutions. Or, le gouvernement comme l’Assemblée nationale sont des piliers de la République, dont le fonctionnement harmonieux conditionne la stabilité nationale.
Dans ce contexte, la responsabilité du Président de la République est pleinement engagée. Dépositaire de l’autorité suprême et clé de voûte des institutions, il dispose, en vertu de la Constitution, de tous les leviers nécessaires pour mettre fin à cette crise de gouvernance. La sortie de l’impasse passe par un redémarrage politique clair : la reconfiguration de l’exécutif à travers le limogeage du Premier ministre et la nomination d’une nouvelle équipe, perçue comme légitime, compétente et capable de restaurer l’autorité de l’État.
Enfin, un appel est également lancé au Président de l’Assemblée nationale afin qu’il use du règlement intérieur pour contenir les dérives parlementaires et préserver la dignité de l’institution. Le Sénégal ne peut se permettre de glisser vers une République du désordre organisé et du chaos calculé. La crise actuelle n’est pas politique ; elle est politicienne. Mais si elle n’est pas traitée avec responsabilité et courage, elle risque de se transformer en une véritable crise institutionnelle, aux conséquences imprévisibles pour la démocratie sénégalaise.
Par Aboubacry Sokomo, Enseignant-Chercheur


