Il pleut la peur… Par Adama Gaye*

Ce n’est pas la pluie, malgré les dégâts qu’elle cause sur un pays impréparé à canaliser les eaux qu’elle y déverse, mais la peur, englobante, qui le paralyse.
Illustration: hier matin, sur ses ergots, le ministre de l’éducation nationale, Moustapha Guirassy, balaie d’un revers de main les ressentiments de la communauté chrétienne sur la posture du Premier ministre, Ousmane Sonko, sur la question du port du voile dans les écoles qui l’interdisent.
Arrogance ou insensibilité ? On n’en est plus là puisqu’hier soir, deux paumes jointes, presqu’à confession, le même s’est rendu, tête baissée, voix suave, pitoyable, chez le Chef de l’Eglise pour le mendier d’éteindre l’incendie qu’il avait, sans recul, en frime infantile, alimenté de ses propos guerriers, matinaux, on ne peut plus légers.
Le prélat, qui sait lire les âmes, a vite fait de détecter la panique qui l’a fait venir vers lui, et, sous les regards médusés du peuple n’a pas prêté attention à sa capitulation.
Parce qu’il savait ce qu’il voyait chez son interlocuteur, réduit à sa plus minable expression, encore plus grave que les mots blasphématoires à l’origine de l’ire de la Chrétienté.
Voyant ses yeux fuyants, il eût vite fait d’en déduire qu’il avait affaire à un représentant d’un État déboussolé, ne sachant plus à quel saint se vouer. L’ecclésiaste comprit vite qu’au delà de sa personne, c’est le pays qui a besoin d’une pluie de…grâces pour se sauver.
Les moments fous qui ont rythmé la journée d’hier sur fond de polémiques toujours plus incendiaires autour de la dernière, l’énième, des bourdes verbales du Premier ministre, ayant soudain perdu son sens de la répartie, sont symptomatiques d’un pouvoir dont on est en droit de se demander s’il sait où il va, précisément en raison de ses justifications, explications, symboles d’un embrouillamini infini.
L’heure est grave. On s’échinerait à en lister les signes. Qui vont des confirmations du Protocole, dealogue, qui ont jeté une ombre sur la transparence du processus électoral ayant conduit à son avènement au soir du 24 mars dernier; les querelles, accusations, qui volent bas, notamment sur les conditions du limogeage du directeur de l’office national de l’assainissement (Onas), avec, à la clé, des soupçons de corruption et copinage de son ministre de tutelle, Cheikh Tidiane Dieye; sans oublier les multiples autres faux pas, en tous genres, allant du népotisme (Zingha Sy, entre autres), les états d’âmes de ses élites (dites la vérité au peuple, s’écrie Pape Alé Niang avant d’être remis dans les rangs), le recyclage de pilleurs (Spaghetti Sakho, en figure de proue); ou encore les aveux de ruines de l’économie par le pouvoir déchu, selon celui qui tient urbi et orbi le crachoir, et ceux d’impuissance sur les défis prégnants des inondations jusqu’aux faillites perlées qui font planer un effondrement systémique de secteurs entiers, comme la presse, dans un pays lancé à vive allure vers le néant.
Le débat sur le voile ou le foulard n’est, dès lors, pas un épiphénomène mais le révélateur du doute existentiel, des incertitudes alentour.
C’est comme si, soudain, les révolutionnaires que le peuple pensait avoir mis aux affaires pubiques pour les gérer ne sont plus que des poules trempées sous les eaux pluviales, réduits à se demander s’ils ne leur faut pas virer leur cutti sans tarder. La volte-face de Guirassy n’en serait pas d’ailleurs le seul prélude. Les déplacements rampants ou presque chez les chefs religieux que ses figures les plus emblématiques multiplient, à rebours de leurs promesses électorales de couper ce lien ombilical, asservissant, avaient depuis des mois fini par faire comprendre que la révolution promise n’allait plus être qu’une simple reformette sur fond de chaises musicales afin que tout change pour demeurer idem. Du Macky sans Macky, voilà, eurêka, le projet !
L’arme au pied, regard lourd, pris d’une sourde colère, le peuple bouillonne de rage. Pas question qu’il soit le dindon d’une farce politicienne de mauvais goût.
Nous voici proche de l’heure de vérité. Qui nous permettra de savoir si les rites de la démocratie seront ou non respectés: cas de la déclaration, toujours attendue, de politique générale du Premier ministre. Si le Parlement et le gouvernement, mutuellement frappés d’incapacité, inutiles, seront dissous, et, si oui, quand? Si le rapport étrangement déséquilibré dans le bizarre binôme PR-PM, en faveur du moins important des deux, sera remis à l’endroit? Ou encore si enfin la forte demande sociale qu’est la reddition des comptes, des crimes de sang, aux viols des libertés jusqu’au saccage des finances sera le moment tant attendu de les solder, sans pitié, pour, au moins, allumer, ce faisant, une bougie au milieu de cette suffocante pénombre qui s’est abattue sur le Sénégal.
C’est sur cette question de l’impérieuse et totale reddition des comptes sur les crimes qui ont défiguré notre pays en plus de l’appauvrir au profit de gangsters privés sans foi ni loi que se jouent la crédibilité et l’avenir de l’actuel pouvoir.
En l’absence d’une médaille aux olympiades, toute autre éclaircie serait bonne à prendre dans cette mer d’inconnues à perte de vue…en attendant les comptes.
La peur, imperturbable, continue de pleuvoir. Comme pour bousculer un pouvoir plus apte à se perdre dans les détails et le populisme qu’à rassurer, jusqu’à plus ample informé, sur les questions essentielles dont la centrale occupe tous les esprits. Malgré la peur ambiante !
Adama Gaye* Ex-Otage de l’Etat du Sénégal…



