Audit financier au Sénégal : la Cour des comptes a-t-elle outrepassé son mandat ?

Alors que l’institution a révélé une grave dérive des finances publiques et une « dette cachée » de plus de sept milliards d’euros, des documents en interne prouvent que ses membres se sont divisés sur le bien fondé du rapport produit. Révélations.
Le 26 septembre 2024, le Premier ministre Ousmane Sonko et son ministre de l’Économie Abdourahmane Sarr avaient accusé l’ancien président Macky Sall d’avoir manipulé les chiffres des finances publiques et dénoncé la « corruption généralisée » de l’ancien régime.
Après une période d’accalmie, la Cour des comptes pourrait de nouveau se retrouver au cœur de la tempête au Sénégal. Selon des documents exclusifs que Jeune Afrique a pu consulter, avant d’être dévoilé au grand public le 12 février, le fameux rapport sur la situation des finances publiques du pays a fait l’objet de critiques acerbes en interne, de la part des membres les plus éminents de l’institution. Par exemple, dans un document daté du 23 décembre 2024, Mamadou Thiao, le président de la Chambre des affaires administratives de la Cour des comptes, s’est dit inquiet vis-à-vis de « l’exhaustivité, l’exactitude et la pertinence des informations » contenues dans le rapport et a estimé que ces éléments pourraient être « remis en cause » par la méthode employée par les auditeurs. Pour mieux comprendre de quoi il est question, il faut revenir au 26 septembre 2024. Ce jour-là, le Premier ministre Ousmane Sonko et son ministre de l’Économie Abdourahmane Sarr réunissent la presse pour présenter l’audit des finances publiques lancé six mois plus tôt, au lendemain de l’investiture du président Bassirou Diomaye Faye. Lors de cette conférence de presse qui fera date, les deux hommes accusent l’ancien président Macky Sall d’avoir manipulé les chiffres des finances publiques et dénoncent la « corruption généralisée » de l’ancien régime. Des accusations que conteste aujourd’hui l’ex-président sénégalais.
Faire certifier les accusations
Mais, dans le même temps, le gouvernement demande à la Cour des comptes de se pencher sur cet audit des finances publiques, conformément à la loi du 27 décembre 2012, portant sur le Code de transparence des finances publiques. En creux, l’objectif est de faire certifier les accusations portées à l’encontre de la précédente administration par cette institution réputée comme indépendante.
Pour rappel, la Cour des comptes est composée de cinq chambres. Et, c’est à la chambre des affaires budgétaires et financières (CABF) qu’est confiée la délicate mission. Fin décembre, une première version du rapport est prête. Elle est adressée aux présidents des cinq chambres de la Cour ainsi qu’à Mamadou Faye, le premier président de l’institution.
Après avoir analysé le projet de rapport, ce dernier écrit, dans un document en possession de Jeune Afrique, qu’il a été demandé à la Chambre « de commencer ses travaux par la vérification de la fiabilité des données contenues dans le rapport d’audit produit par le gouvernement. Cela n’a pas été fait. Ou bien, si cela a été fait, ce projet de rapport ne le reflète pas ». Un peu plus loin, il observe encore que « ce qui peut être retenu de tout cela est que les auditeurs ne sont pas en mesure de se déterminer sur l’existence ou non d’un surplus de financement, aussi bien en 2022, qu’en 2023 ».
« Deux versions du rapport circulent » Ces remarques font écho à un contre rapport produit mi-avril par l’Alliance pour la République (APR), le parti de Macky Sall, intitulé « Clarifications et mise au point ». Dans ce document de 24 pages très étayé, les auteurs dénoncent notamment le fait que le principe du contradictoire n’a pas été respecté et que le rapport « opère sciemment une confusion entre la dette contractée par l’État » et la dette du secteur parapublic avec une « volonté manifeste de gonflement de l’encours total » ou encore que « deux versions du rapport circulent dans le pays depuis plusieurs semaines ».
Cette dernière information a d’ailleurs été confirmée à JA par un financier, qui a souhaité garder l’anonymat. Plusieurs questions se posent désormais. Le rapport de la Cour des comptes qui a été diffusé le 12 février avait-il été amendé en tenant compte des remarques du premier président et celles du président de la Chambre des affaires administratives ? Pourquoi la CABF estelle allée au-delà de son mandat en auditant les finances publiques au lieu de se cantonner, comme la loi l’y oblige, à un contrôle de la qualité de l’audit des finances publiques ? Et, enfin, pourquoi le rapport final n’a-t-il pas été signé par le premier président de la Cour des comptes ? Sollicité pour répondre à toutes ces questions, Aliou Niane, le président de la chambre de discipline financière de la Cour des comptes, n’était pas revenu vers JA au moment de la publication de cet article.



